Une BD sur Georges Horan-Koiransky, « le dessinateur de Drancy »
- Interné à Drancy de juillet 1942 à mars 1943, Georges Horan-Koiransky a dessiné pendant ces 9 longs mois ce qui fut le plus grand camp de concentration de France.
- « Le dessinateur de Drancy », une BD signée Hervé Duphot, rend hommage à cet homme qui s’est senti le devoir de témoigner de cet « enfer », comme il l’avait lui-même qualifié.
- Un éclairage sensible sur l’horreur et l’absurdité de ce camp, d’où environ 63 000 Juifs furent envoyés vers les camps de la mort, sur les 74 000 Juifs déportés de France.
Une cohorte de détenus quittant le camp de Drancy pour être déportée, presque écrasée par les bâtiments noirs derrière elle ; la masse informe des douches qui préfigure sans le savoir l’horreur des chambres à gaz ; l’arrivée des enfants, déjà orphelins de leurs parents, en gare du Bourget, complètement livrés à eux-mêmes… Tout cela, Georges Horan-Koiransky l’a documenté à travers ses dessins, noirs, durs et sans concession.
C’est sur le destin hors du commun de cet homme que se centre « Le dessinateur de Drancy », BD d’Hervé Duphot sortie début septembre aux éditions Delcourt. « Pour une précédente BD que j’avais faite sur Simone Veil (elle aussi passée par Drancy), il fallait que je me documente sur le camp. Et très vite, je suis tombé sur le Journal de Georges Koiransky, qui est remarquable, à la fois précis, littéraire et même parfois pas dénué d’une certaine ironie », expliquait l’auteur, qui présentait jeudi 10 septembre son ouvrage au Mémorial de Drancy.
Car Georges Koiransky (Horan sera le nom de résistant qu’il se choisira après avoir été libéré du camp) n’a pas fait que dessiner Drancy, il l’a aussi décrit dans son Journal, couché sur le papier dès sa libération du camp en mars 1943. « Sans doute s’en sentait-il la responsabilité, même si à nous enfants, il ne nous a jamais rien raconté », témoignait de son côté Claire Fuchs-Koiransky, sa petite nièce et ayant-droit, également présente.
9 mois de détention au sein du camp
La destinée de cet homme pétri de culture littéraire n’est en effet pas banale : né à Saint-Pétersbourg en 1894 et arrivé en France avec sa famille à l’âge de 6 ans, il s’est donc retrouvé à Drancy parce que juif, arrêté le 11 juillet 1942. Mais « protégé » par son statut de « conjoint d’Aryenne », il n’a pas été déporté. Sa libération a toutefois tardé 9 longs mois, durant lesquels sa femme Hélène s’est démenée pour produire son propre certificat de non-Juive et l’attestation de son statut de « conjoint d’Aryenne ». 9 mois aussi durant lesquels ce dessinateur industriel de métier a donc fixé le quotidien de Drancy sur le papier. Ce qui supposait une prise de risques énorme.

Estampe de Georges Horan-Koiransky
« S’il avait été pris, il serait allé à la cave-prison, dans lequel les autorités allemandes du camp piochaient pour compléter des convois de déportation », rappelle quant à lui Benoît Pouvreau. Cet historien chargé du patrimoine au Département de la Seine-Saint-Denis compte beaucoup dans le passage à la postérité de Georges Koiransky puisqu’il a par ses recherches contribué à retrouver le manuscrit de son « Journal », non édité de son vivant et finalement publié en 2017.
Dénoncer pour la postérité
Au cours de la brève visite proposée au Mémorial de Drancy – situé juste en face de l’ancien camp, redevenu dès 1948 un ensemble de logements sociaux – nous croisons d’autres croquis du camp. « Georges Koiransky n’est pas le seul détenu à avoir dessiné Drancy – Jane Levy ou David Brainin aussi par exemple l’ont fait. Mais Georges lui le fait dès le départ avec cette visée de dénoncer pour la postérité », pointe l’auteur de la BD Hervé Duphot (publiée aussi avec l’appui de Mémoires en réseau, à l’initiative du Département).
Citant abondamment son Journal, la BD intègre aussi avec habileté certaines de ses estampes, comme la plus connue : celle de l’arrivée des enfants en gare du Bourget-Drancy. « Je ne me voyais de toute façon pas utiliser de la couleur sur un sujet pareil, mais c’est vrai que j’ai essayé de rendre mes images un peu charbonneuses comme celles de Georges. Et puis, ça m’a permis d’introduire quelques touches de couleurs dans des scènes symboliques, comme celle où trois détenus s’habillent d’un pantalon bleu, l’autre blanc et le 3e rouge pour former le drapeau français à la barbe des gendarmes gardant le camp », commente encore Hervé Duphot.
Venue spécialement d’Allemagne où elle vit désormais et horrifiée par la montée de l’extrême droite dans toute l’Europe, Claire Fuchs-Koiransky espère encore que des ouvrages comme « Le dessinateur de Drancy » pourront rappeler à quelles abominations mène la haine de l’autre. « Aujourd’hui les principaux témoins de la Shoah ne sont plus là pour nous dire : « Plus jamais ça ». Il faut donc que ce soient des œuvres intellectuelles comme des livres, des films ou des BD qui nous le rappellent. Je pense que c’aurait été le souhait de « Tonton Georges », a-t-elle conclu.
Christophe Lehousse
– Le dessinateur de Drancy, Journal de Georges Horan-Koiransky, 1942-1943, par Hervé Duphot (Editions Delcourt), 13 euros